Séparation

mardi 29 août 2006

« Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ?
Que le jour recommence et que le jour finisse,
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ! »

Bérénice, Racine, IV, 5

 

Man Ray, Les Larmes, 1932

La beauté du style racinien est ici exprimée dans les vers qui provoquent la plus vive émotion. Cette pièce nous raconte la séparation de deux êtres, mais aussi métaphorise la séparation de deux mondes, de deux vies, qui ne peuvent se concevoir séparemment, et pourtant ne peuvent se concilier, telle la lune et le soleil.

Cet amour impossible est ici dit dans sa pureté essentielle, celle d’une Bérénice renvoyée par l’homme qu’elle aime et qui l’aime. Racine rassemble en quelques vers l’impétuant questionnement de l’amour impossible : comment vivre sans celui qu’on aime ?

Le vers racinien devient quintessence d’une souffrance irréversible, celle de l’amour.

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Une rencontre, simple et belle.

Infos éditeur Gallimard

Découverte africaine

jeudi 17 août 2006

C’est l’été, le soleil joue à cache-cache avec nos sens … Mais heureusement j’ai croisé une petite merveille de la littérature francophone sur mon chemin. Je vous laisse savourer un passage troublant :

« Ton amour a fait aimer mon amour. Tu m’as aimée plus que je n’ai imaginé qu’on puisse m’aimer, simplement parce que ta révolte était plus grande que la mienne. Plus tard, quand je t’ai entendu dire qu’il n’y avait pas de véritable amour sans révolte, j’ai compris pourquoi un soir, toi, Jérôme-Alexandre Dutaillis de la Péronnière, tu es venu, contre ton éducation, contre ton nom, contre ta fortune, contre ton rang, contre ta peau, contre ton âge, tu es venu t’asseoir à cette table pour attendre l’amour de la première venue comme un mendiant attend l’aumône au coin de la rue. Et c’est au nom de cette chose qui t’a fait un jour mendiant que je te prie de m’écouter.
[…]

Elle comprenait désormais pourquoi, de tout temps, en tout lieu, les hommes et les femmes ont préféré le simulacre de l’amour à cette révolte absolue. L’amour ne peut conduire qu’au royaume de la folie. […] Cela, les hommes et les femmes le savent intuitivement. Au commencement Dieu s’est révolté contre Dieu et il a implosé au contact de cette expérience pour accoucher de la totalité vivante. L’univers tout entier témoigne de la folie de Dieu. Depuis, l’histoire et les livres des hommes en portent témoignage ; tous ceux qui ont aimé, vraiment aimé, absolument aimé sont devenus fous. La folie ! C’est à ce prix-là que l’on sait qu’on aime. Tout le reste n’est que de l’eau tiède, simulacre, rituel pour conjurer l’amour. Mozati, elle, vient de basculer dans cette source d’où jaillit toute révolte. »

Babyface, Koffi Kwahulé, Continents noirs, Gallimard, 2006, pp. 93-95.

A lire absolument !

jeudi 27 avril 2006

J’ai découvert ce recueil de poésie par hasard. Je connaissais, comme tout le monde je pense, La Prose du Transsibérien et de la petite Jehanne de France, et je pensais que l’oeuvre poétique de Blaise Cendrars se limitait à ce très beau texte enluminé par Sonia Delaunay.
Aussi lorsque j’ai découvert le recueil Au coeur du monde, quelle a été ma surprise. Ce volume paru chez Gallimard, dans leur collection Poésie/Gallimard, regroupe plusieurs textes qui retracent le voyage initiatique de Blaise Cendrars de Paris vers Sao Paulo, au Brésil.
Les poèmes sont libres, de longueurs variables, et font succéder des paysages réels, et des territoires fantasmés. Ce recueil de Blaise Cendrars nous livre les différents éléments de l’univers poétique et littéraire du poète-bourlingueur, accordant une place de choix à la thématique maritime, et à celle du voyage. Ces poèmes expriment à merveille l’expérience ontologique qu’est le voyage, épreuve au travers de laquelle renaît l’homme dans son rapport au monde. En témoigne un extrait, le poème « Paysage » :

La terre est rouge
Le ciel est bleu
La végétation est d’un vert foncé
Ce paysage est cruel dur triste malgré la variété infinie des formes végétatives
Malgré la grâce penchée des palmiers et les bouquets éclatants des grands arbres en fleurs fleurs de carême