Séparation

mardi 29 août 2006

« Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ?
Que le jour recommence et que le jour finisse,
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus ! »

Bérénice, Racine, IV, 5

 

Man Ray, Les Larmes, 1932

La beauté du style racinien est ici exprimée dans les vers qui provoquent la plus vive émotion. Cette pièce nous raconte la séparation de deux êtres, mais aussi métaphorise la séparation de deux mondes, de deux vies, qui ne peuvent se concevoir séparemment, et pourtant ne peuvent se concilier, telle la lune et le soleil.

Cet amour impossible est ici dit dans sa pureté essentielle, celle d’une Bérénice renvoyée par l’homme qu’elle aime et qui l’aime. Racine rassemble en quelques vers l’impétuant questionnement de l’amour impossible : comment vivre sans celui qu’on aime ?

Le vers racinien devient quintessence d’une souffrance irréversible, celle de l’amour.

Publicités

Pluie, quand tu nous tiens

dimanche 27 août 2006

Voici un poème bien trop connu de Paul Verlaine. Toute la fragilité de l’écriture verlainienne affleure les vers de ce bref poème, musique adressée aux coeurs qui souffrent et aux sons qui déraillent.

Le moine au bord de la mer, Caspar David Friedrich

Il pleure dans mon coeur
Comme il pleut sur la ville
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon coeur ?

O bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un coeur qui s’ennuie
O le chant de la pluie !

Il pleure sans raison
Dans ce coeur qui s’écoeure.
Quoi ! nulle trahison ? …
Ce deuil est sans raison.

C’est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi
Sans amour et sans haine
Mon coeur a tant de peine !

« Ariettes oubliées », Romances sans paroles, Paul Verlaine

Dans ce texte, Verlaine livre a vec pudeur son paysage intérieur au lecteur, le faisant douloureusement coïncider avec un paysage qui souffre, celui d’une ville qui pleure. Toute la saveur des « Ariettes oubliées », entre fadeur et passion, douceur et amertume y est distillée.

Where ? Somewhere ? Anywhere

samedi 26 août 2006

Méditations …

 

L’isolement

Souvent sur la montagne, à l’ombre du vieux chêne,
Au coucher du soleil, tristement je m’assieds ;
Je promène au hasard mes regards sur la plaine,
Dont le tableau changeant se déroule à mes pieds.

Ici, gronde le fleuve aux vagues écumantes,
Il serpente, et s’enfonce en un lointain obscur ;
Là, le lac immobile étend ses eaux dormantes
Où l’étoile du soir se lève dans l’azur.

Au sommet de ces monts couronnés de bois sombres,
Le crépuscule encor jette un dernier rayon,
Et le char vaporeux de la reine des ombres
Monte, et blanchit déjà les bords de l’horizon.

Cependant, s’élançant de la flèche gothique,
Un son religieux se répand dans les airs,
Le voyageur s’arrête, et la cloche rustique
Aux derniers bruits du jour mêle de saints concerts.

Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente
N’éprouve devant eux ni charme, ni transports,
Je contemple la terre, ainsi qu’une ombre errante :
Le soleil des vivants n’échauffe plus les morts.

De colline en colline en vain portant ma vue,
Du sud à l’aquilon, de l’aurore au couchant,
Je parcours tous les points de l’immense étendue,
Et je dis : Nulle part le bonheur ne m’attend.

Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières ?
Vains objets dont pour moi le charme est envolé ;
Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé.

Que le tour du soleil ou commence ou s’achève,
D’un oeil indifférent je le suis dans son cours ;
En un ciel sombre ou pur qu’il se couche ou se lève,
Qu’importe le soleil ? je n’attends rien des jours.

Quand je pourrais le suivre en sa vaste carrière,
Mes yeux verraient partout le vide et les déserts ;
Je ne désire rien de tout ce qu’il éclaire,
Je ne demande rien à l’immense univers.

Mais peut-être au-delà des bornes de sa sphère,
Lieux où le vrai soleil éclaire d’autres cieux,
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j’ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux ?

Là, je m’enivrerais à la source où j’aspire,
Là, je retrouverais et l’espoir et l’amour,
Et ce bien idéal que toute âme désire,
Et qui n’a pas de nom au terrestre séjour !

Que ne puis-je, porté sur le char de l’aurore,
Vague objet de mes voeux, m’élancer jusqu’à toi,
Sur la terre d’exil pourquoi resté-je encore ?
Il n’est rien de commun entre la terre et moi.

Quand la feuille des bois tombe dans la prairie,
Le vent du soir s’élève et l’arrache aux vallons ;
Et moi, je suis semblable à la feuille flétrie :
Emportez-moi comme elle, orageux aquilons !

« L’Isolement », Méditations poétiques, Alphonse Lamartine

Une rencontre, simple et belle.

Infos éditeur Gallimard

Découverte africaine

jeudi 17 août 2006

C’est l’été, le soleil joue à cache-cache avec nos sens … Mais heureusement j’ai croisé une petite merveille de la littérature francophone sur mon chemin. Je vous laisse savourer un passage troublant :

« Ton amour a fait aimer mon amour. Tu m’as aimée plus que je n’ai imaginé qu’on puisse m’aimer, simplement parce que ta révolte était plus grande que la mienne. Plus tard, quand je t’ai entendu dire qu’il n’y avait pas de véritable amour sans révolte, j’ai compris pourquoi un soir, toi, Jérôme-Alexandre Dutaillis de la Péronnière, tu es venu, contre ton éducation, contre ton nom, contre ta fortune, contre ton rang, contre ta peau, contre ton âge, tu es venu t’asseoir à cette table pour attendre l’amour de la première venue comme un mendiant attend l’aumône au coin de la rue. Et c’est au nom de cette chose qui t’a fait un jour mendiant que je te prie de m’écouter.
[…]

Elle comprenait désormais pourquoi, de tout temps, en tout lieu, les hommes et les femmes ont préféré le simulacre de l’amour à cette révolte absolue. L’amour ne peut conduire qu’au royaume de la folie. […] Cela, les hommes et les femmes le savent intuitivement. Au commencement Dieu s’est révolté contre Dieu et il a implosé au contact de cette expérience pour accoucher de la totalité vivante. L’univers tout entier témoigne de la folie de Dieu. Depuis, l’histoire et les livres des hommes en portent témoignage ; tous ceux qui ont aimé, vraiment aimé, absolument aimé sont devenus fous. La folie ! C’est à ce prix-là que l’on sait qu’on aime. Tout le reste n’est que de l’eau tiède, simulacre, rituel pour conjurer l’amour. Mozati, elle, vient de basculer dans cette source d’où jaillit toute révolte. »

Babyface, Koffi Kwahulé, Continents noirs, Gallimard, 2006, pp. 93-95.