Chagrin

Dimanche 10 décembre 2006

 

Man Ray, Larmes

Tu me manques … tout doucement et tout le temps …

Au lac de tes yeux très profond

Mon pauvre coeur se noie et fond

           Là le défont

Dans l’eau d’amour et de folie

                                Souvenir et Mélancolie

 

Poèmes à Lou, G. Apollinaire

 

 

 

Amours tragiques

Dimanche 5 novembre 2006

Parce qu’aujourd’hui j’éprouve dans ma chair la souffrance d’aimer

Parce qu’aujourd’hui je comprends que mes murmures amoureux restent sourds

Parce qu’aujourd’hui je n’ai plus le coeur à ça …

Antoine et Cléopâtre

Tous deux ils regardaient, de la haute terrasse,
L’Egypte s’endormir sous un ciel étouffant
Et le Fleuve, à travers le Delta noir qu’il fend,
Vers Bubaste ou Saïs rouler son onde grasse.

Et le Romain sentait sous la lourde cuirasse,
Soldat captif berçant le sommeil d’un enfant,
Ployer et défaillir sur son coeur triomphant
Le corps voluptueux que son étreinte embrasse.

Tournant sa tête pâle entre ses cheveux bruns
Vers celui qu’enivraient d’invincibles parfums,
Elle tendit sa bouche et ses prunelles claires ;

Et sur elle courbé, l’ardent Imperator
Vit dans ses larges yeux étoilés de points d’or
Toute une mer immense où fuyaient des galères.

 

José Maria Hérédia, Les Trophées

 

 

Constantin Brancusi, Le Baiser, 1923-1925 

 

Disparition

Vendredi 29 septembre 2006

C’est avec une infinie tristesse que je consacre cet article à une femme que j’ai profondèment aimé, et qui viens de quitter l’existence terrestre.

J’ai choisi un poème qui dit la disparition de l’être :

Ombre à ombre

Contre la façade du soir :
ombres, feu, et silence.
Pas vraiment le silence, mais son feu -
l’ombre
portée par un souffle.

Pour pénétrer le silence de ce mur,
je dois me dépouiller de moi-même.

Paul Auster, Disparitions.

Marc Chagall, Le cirque bleu, 1950

L’origine

Vendredi 15 septembre 2006

J’ai choisi d’ouvrir cette nouvelle année universitaire par un très beau poème de Guillaume Apollinaire. "Je pense à toi", extrait des Poèmes à Lou est une déclaration d’amour, amour de l’autre, mais aussi amour des mots et de leur magie.

A savourer seul(e) ou avec son amoureux(se) …

Je pense à toi

Je pense à toi mon Lou ton cœur est ma caserne
Mes sens sont tes chevaux ton souvenir est ma luzerne

Le ciel est plein ce soir de sabres d’éperons
Les canonniers s’en vont dans l’ombre lourds et prompts

Mais près de toi je vois sans cesse ton image
Ta bouche est la blessure ardente du courage

Nos fanfares éclatent dans la nuit comme ta voix
Quand je suis à cheval tu trottes près de moi

Nos 75 sont gracieux comme ton corps
Et tes cheveux sont fauves comme le feu d’un obus
qui éclate au nord

Je t’aime tes mains et mes souvenirs
Font sonner à toute heure une heureuse fanfare
Des soleils tour à tour se prennent à hennir
Nous sommes les bat-flanc sur qui ruent les étoiles

"Je pense à toi", Poèmes à Lou, IV, G. Apollinaire

 

Klimt, Le Baiser, détail, 1906-1909

Andalucia, Volver

Lundi 11 septembre 2006

L’Andalousie est une terre sublime, où se lie dans une danse interminable l’Orient brillant et l’Occident conquérant !

Qui mieux que Federico Garcia Lorca, le poète gitan, originaire de Grenade, pour vous traduire les impressions d’une Grenadine en exil :

Girouette

Vent du Sud,
Brun, ardent,
Ton souffle sur ma chair
Apporte un semis
De brillants
Regards et le parfum
Des orangers. Tu fais rougir la lune
Et sangloter
Les peupliers captifs, mais tu arrives
Trop tard.
J’ai déjà enroulé la nuit de mon roman
Sur l’étagère !

Sans nulle haleine,
Tu peux m’en croire !
Tourne, mon coeur,
Tourne, mon coeur.
Vent du Nord,
Ours blanc !
Tu souffles sur ma chair,
Tout frissonnant d’aurores
Boréales,
Avec ta traîne de spectres
Capitaines,
Et riant aux éclats
De Dante.
O polisseur d’étoiles !
Mais tu arrives
Trop tard.
L’armoire est vermoulue
Et j’ai perdu la clé.

Sans nulle haleine,
Tu peux m’en croire !
Tourne, mon coeur,
Tourne, mon coeur.

Brises-gnomes et vents
Venus de nulle part.
Moustiques de la rose
Aux pétales en pyramides.
Vents alizés grandis
Parmi les rudes arbres,
Flûtes dans la bourrasque,
Laissez-moi !
De lourdes chaînes suivent
Mon souvenir,
Et l’oiseau est captif
Qui dessine le soir
Avec ses trilles.

Les choses qui s’en vont ne reviennent jamais.
Tout le monde le sait,
Et dans le peuple clair des vents
Il est vain de se plaindre.

N’est-ce pas, peuplier, doux maître de la brise ?
Il est vain de se plaindre !
Sans nulle haleine,
Tu peux m’en croire !
Tourne, mon coeur,
Tourne, mon coeur.
Juillet 1920

Fuente Vaqueros, Grenade.

Séparation

Mardi 29 août 2006

"Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous ?
Que le jour recommence et que le jour finisse,
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans que de tout le jour je puisse voir Titus !"

Bérénice, Racine, IV, 5

 

Man Ray, Les Larmes, 1932

La beauté du style racinien est ici exprimée dans les vers qui provoquent la plus vive émotion. Cette pièce nous raconte la séparation de deux êtres, mais aussi métaphorise la séparation de deux mondes, de deux vies, qui ne peuvent se concevoir séparemment, et pourtant ne peuvent se concilier, telle la lune et le soleil.

Cet amour impossible est ici dit dans sa pureté essentielle, celle d’une Bérénice renvoyée par l’homme qu’elle aime et qui l’aime. Racine rassemble en quelques vers l’impétuant questionnement de l’amour impossible : comment vivre sans celui qu’on aime ?

Le vers racinien devient quintessence d’une souffrance irréversible, celle de l’amour.

Pluie, quand tu nous tiens

Dimanche 27 août 2006

Voici un poème bien trop connu de Paul Verlaine. Toute la fragilité de l’écriture verlainienne affleure les vers de ce bref poème, musique adressée aux coeurs qui souffrent et aux sons qui déraillent.

Le moine au bord de la mer, Caspar David Friedrich

Il pleure dans mon coeur
Comme il pleut sur la ville
Quelle est cette langueur
Qui pénètre mon coeur ?

O bruit doux de la pluie
Par terre et sur les toits !
Pour un coeur qui s’ennuie
O le chant de la pluie !

Il pleure sans raison
Dans ce coeur qui s’écoeure.
Quoi ! nulle trahison ? …
Ce deuil est sans raison.

C’est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi
Sans amour et sans haine
Mon coeur a tant de peine !

"Ariettes oubliées", Romances sans paroles, Paul Verlaine

Dans ce texte, Verlaine livre a vec pudeur son paysage intérieur au lecteur, le faisant douloureusement coïncider avec un paysage qui souffre, celui d’une ville qui pleure. Toute la saveur des "Ariettes oubliées", entre fadeur et passion, douceur et amertume y est distillée.

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